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2007-02-04 00:00
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Citizen Game, Nicolas Gaume raconte l’histoire de Kalisto


Jeune passionné de jeux vidéo, Nicolas Gaume a créé la société Kalisto. Elle a développé des jeux comme Pac in time, Warriors, Al Unser Jr Arcade Racing, Dark Earth, Nightmare Creatures, Ultimate Race ou Le Cinquième Elément. Cette petite société bordelaise devint médiatisée et cotée en bourse. Son cours atteindra plusieurs milliards de francs avant de s’effondrer au moment de l’explosion de la bulle Internet. C’est ce parcours que Nicolas Gaume raconte dans Citizen Game. Avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur, Anne Carrière, voici un extrait de l’ouvrage.



Rentrée 1990, l’IUT, Bordeaux. Mes parents ont acheté un appartement dans lequel je logerai. Dans ma chambre en hauteur, j’ai accroché une grande photo de l’océan un jour de tempête, en noir et blanc, l’écume et la force. En préparant la rentrée, je recherche des fonds pour notre future société avec Philippe. Je ne sais pas vraiment vers qui me tourner pour le capital complémentaire, mais j’ai déjà rassemblé la moitié de la somme, c’est un bon début.
L’IUT est à vingt minutes du centre de Bordeaux, sur le campus de l’université, à deux pas de la rocade et de la fac de science ; Tech de Co à droite, journalisme un peu plus loin... À mon grand étonnement, les effectifs sont assez équilibrés parmi les étudiants d’informatique : les filles sont nombreuses, certaines très jolies. L’ambiance est chaleureuse, nettement plus potache que dans la prépa que j’ai quittée. Dès mes premières discussions, je rencontre plusieurs passionnés de jeux vidéo. Les profs se succèdent, puis les premiers cours.
Les exercices pratiques sont faits sur un mini-ordinateur HP 9000, beaucoup plus volumineux que les micros que nous connaissons, beaucoup plus puissant aussi. Je retrouve un peu les grands systèmes informatiques que j’avais approchés avec les serveurs télématiques. Tout de suite, avec quelques camarades, nous nous lançons des défis comme, évidemment, pirater les codes d’accès des autres étudiants. Drôle et facile : à chaque utilisation et sur chaque terminal, l’usager doit taper son nom et son mot de passe pour démarrer sa cession de travail. Sur le terminal cible, depuis notre console, nous faisons tourner un programme en tous points identique au programme de démarrage officiel ; une fois que l’utilisateur a entré ses identifiants, notre programme lui indique une « erreur de syntaxe » avant de lancer le vrai programme. L’utilisateur recommence, accède normalement au système, la plupart du temps sans s’inquiéter, et nous avons récupéré ses informations. Nos intentions sont sans malice : notre « étiquette » nous interdit d’utiliser ces données pour autre chose que quelques blagues. Contourner la difficulté, voilà ce que nous trouvons excitant. Nous avons grandi avec la télévision, la télécommande, le zapping, l’ordinateur, les réseaux, les jeux ; face à un problème, nous savons qu’il y a toujours une solution et plusieurs chemins. Les raisonnements préformatés nous ennuient. Comme dans la musique électronique, on échantillonne, on juxtapose. Empiriquement.

Je tiens régulièrement Apple au courant de nos réflexions et j’appelle Philippe quasiment tous les jours. Il étudie à Paris, continue de se familiariser avec l’architecture et les outils de programmation Macintosh, et oeuvre aussi de son côté pour réunir de l’argent auprès de ses proches. Il me suggère d’en faire autant, mais je ne veux pas demander un sou à ma famille. Nous avons un peu moins de 26 000 francs, il nous en faut 62 500.
Pour trouver ce que nous allons adapter, j’achète Génération 4, un magazine spécialisé dans l’actualité des jeux vidéo. De nombreuses publicités sont signées Ubisoft. Le nom me dit quelque chose ; en creusant, je finis par me souvenir que Laurent, un camarade de ma première prépa, m’avait vaguement dit qu’un de ses cousins travaillait dans une entreprise de jeux vidéo. Après un travail de détective, je finis par retrouver Laurent, qui m’adresse à son frère Jean-Michel, lequel travaille chez Guillemot – un distributeur affilié à Ubisoft – et me conseille à son tour de contacter Yves Guillemot, le président. Arrivé là, je me heurte au barrage de la standardiste. J’entreprends donc un véritable siège téléphonique, chaque matin vers dix heures, entre deux cours. Après plusieurs semaines, j’obtiens enfin Yves Guillemot. Je puise dans une ferveur nouvelle pour lui résumer le projet – Apple nous soutient, va lancer des Macintosh à destination du grand public, notre entreprise a réuni une équipe de grand talent et nous vous proposons d’adapter vos jeux, vous n’avez rien à perdre. Il m’écoute, puis me dit simplement : « OK, venez voir à Montreuil. » J’ai décroché mon premier rendez-vous. Le monde du jeu vidéo entrouvre ses portes, reste à créer concrètement l’entreprise.

Mon plan est le suivant : je me dis qu’une fois la société lancée, je me consacrerai un moment à mes études pour remplir cette impérieuse condition d’existence française – l’obtention d’un diplôme –, puis je reviendrai à ma passion première.
À l’IUT, je rencontre de nombreuses personnes de talent, au fort univers personnel, qui se sont exercées dans le monde souterrain du piratage et des démos pour Atari ou Amiga. Des programmeurs, bien sûr, comme Joël Suys ou Daniel Polydore, mais aussi des gens comme Cyrille Fontaine, véritable Rémy Bricka de l’informatique – il est à la fois programmeur et dessinateur autodidacte –, ou encore Frédéric Motte, informaticien comme nous, mais avec une âme de musicien. Fan inconditionnel de hard rock, il a de longs cheveux noirs lui arrivant à la taille, des lunettes métalliques saillantes, un sourire permanent et, la plupart du temps, des T-shirts inspirés de dessins animés satiriques. Je leur fais part de notre projet : je rêve de les y intéresser, qu’on le bâtisse ensemble.
Comme convenu, Robert Brun m’a présenté Pierre Delaveyne. Simple, discret, à l’écoute, Pierre Delaveyne a des cheveux gris très légèrement dégarnis, un costume un peu élimé, une sacoche quasiment rivée à la main et un véritable intérêt pour le projet. Réunir le capital est, en ce moment, mon principal souci. Je continue à cumuler les petits boulots – baby-sitting, extra en restaurant – pour compléter la somme. Je dispose maintenant de 29 500 francs et je peine pour collecter le reste. Nous sommes encore loin de 62 500 francs ! Surmontant mes réticences, je me résous à solliciter quelques membres de ma famille, en particulier mes oncles qui ne sont pas étrangers à cette aventure : mon parrain Laurent, qui m’avait fait découvrir le Macintosh puis offert un premier contact auprès d’Apple, et mon oncle Louis, qui m’avait fait découvrir les jeux de rôle. À ma grande joie, ils investissent chacun quelques milliers de francs et, de fil en aiguille, nous bouclons notre capital.
Pierre Delaveyne entame la rédaction des statuts et me demande de lui indiquer le nom de la société. Désarroi : ni Philippe ni moi n’y avions réfléchi. Il est bien entendu hors de question d’utiliser Brainsoft, propriété collective de notre ancienne équipe. J’ai envie de trouver un nom grec ; j’ai gardé des affinités avec la mythologie, la langue, et j’aime l’idée de lier notre futur à ce passé. Mais nous avons beau compiler noms de dieux et de lieux avec Philippe, rien de probant n’en sort. Je repense alors au magistral cycle de Frank Herbert, Dune – situé dans un univers futuriste mais pétri de références à la mythologie grecque –, et à cette famille héroïque, qui reste fidèle à ses valeurs dans l’adversité : les « Atréides ». Fidélité au passé, honneur, rêves d’avenir et de transformation, voilà un concept qui me plaît. « Atréides Concept » ? Je simplifie. « Atreid Concept ». Notre nom est trouvé.
Le capital, le nom, les statuts, bien. Que me manque-t-il ? Les cartes de visite et le noeud de cravate ! Pour le noeud de cravate, bien que je me sois encore entraîné pendant des heures, je n’y arrive décidément pas ; je demanderai à mon père de m’en préparer un. Pour les cartes de visite, je vais voir des imprimeurs à Bordeaux. Le format est relativement standard, je décide néanmoins de faire préciser le capital légal correspondant à notre apport, cela me semble donner plus de poids à mes dix-neuf ans. Et le siège social, où le mettre ? Au Pyla, sur la dune bien sûr... Idéalement, le lier à mon arrière-grand-père... Avenue Louis-Gaume... Au 46, c’est l’adresse de La Corniche, là où j’ai découvert l’informatique ! C’était mon cocon, ce sera notre base. Aïe, un numéro de téléphone. Lequel indiquer ? Qui va répondre ? Pour résoudre ce problème, Pierre Delaveyne me suggère de visiter des centres d’affaires
à Bordeaux. Dans ces lieux où sont domiciliés des bureaux d’entreprises, une secrétaire gère un standard de plusieurs lignes téléphoniques, chaque ligne correspondant à une entreprise. La solution me plaît et je trouve excitant qu’une voix matérialise notre entreprise naissante, je parcours donc l’annuaire. Après différents essais et des comparaisons de coûts, je tombe sur une voix agréable, qui me propose de venir les rencontrer. Ils sont à Mérignac, en périphérie de Bordeaux ; une très jolie jeune femme me présente leurs services, les prix sont abordables, ils sont compétitifs, je signe. La question du numéro est réglée.
Atreid Concept, bonjour.

Novembre 1990. Mon entretien chez Ubisoft ayant lieu en milieu de semaine, je me retrouve dans la curieuse nécessité de devoir sécher les cours pour me rendre à un rendez-vous professionnel. Premier vol pour Paris – plus intéressant avec mon tarif « moins de vingt-cinq ans » –, première dépense de la société, première entame au capital. Je me répète ce que je vais dire à Yves Guillemot ; je suis bien conscient que je veux lui vendre quelque chose qui n’existe pas encore.
Montreuil. Rue de Gagny, au croisement avec la rue Armand-Carrel. Les bâtiments ne paient pas de mine. Une porte défoncée, du lino, des cartons, partout, du passage ; un grand comptoir de réception, un gigantesque télex qui crépite comme pour témoigner de sa modernité révolue. L’entreprise vibre d’activité ; dans cet espace exigu, des gens jeunes courent dans tous les sens. Je ne connais aucun des quelques jeux exposés en vitrine, ils n’ont jamais tourné sur Apple. L’univers d’Ubisoft est celui des Amstrad, Atari ou Amiga. Outre une frénésie palpable, l’endroit dégage une énergie que je trouve engageante et qui me donne envie de travailler avec eux. Quelque chose bouillonne ici.
La porte de la salle de réunion s’ouvre sur Yves Guillemot. Taille moyenne, yeux clairs, grand sourire, forte aura. Comme une bulle de calme serein au milieu de cette ruche. J’expose notre projet en m’appuyant sur quelques plaquettes qu’Apple m’a fait passer ; lui aussi semble me dire « Pourquoi pas ? » Sa voix est assez perçante, son regard brillant. Il me pose mille questions sur la stratégie d’Apple. Je sens le capitaine, je perçois l’intensité de sa réflexion. Je ne connais malheureusement pas les réponses à toutes ses questions, je m’engage à me renseigner et à revenir vers lui. Je suis nerveux. Il disparaît en me demandant de patienter. Peut-être n’ai-je pas fait bonne impression ? Je commence à m’inquiéter, réajustant mon noeud de cravate mal serré. Mais Yves revient avec une boîte de jeu, Pick’n’Pile. Il s’agit d’un jeu créé par Nicolas Choukroun, programmeur, et Michel Ancel, graphiste, disponible sur Atari et Amiga. « Combien ça coûterait de l’adapter sur Macintosh ? » Je suis pris au dépourvu. J’avais longuement mûri mon plaidoyer pour le Macintosh, anticipé beaucoup de questions techniques ou de production, mais je n’avais pas encore pensé aux devis ! Comme je dois de toute façon prendre connaissance du jeu, je lui dis que je vais étudier la question et nous convenons de nous rappeler. Yves me serre la main, une poignée de main franche. De cet homme calme et discret émane une énergie rare.
Dans l’avion du retour, la sérénité me gagne – peut-être les suites de cette bulle que j’ai ressentie chez Yves Guillemot ? Inventer une société de création comme il n’en existe pas : voilà notre objectif ; mais comment allons-nous transposer ce jeu ? Je n’en sais rien.

J’y joue chez un ami. D’un principe simple, Pick’n’Pile est particulièrement prenant. Il mêle habilement action et réflexion : des boules tombent aléatoirement du haut de l’écran et il faut les empiler les unes sur les autres, en les classant par couleur pour les faire disparaître ; le rythme s’accélère peu à peu, les effets visuels sont multiples et l’humour omniprésent. Je l’envoie à Philippe pour qu’il puisse l’étudier, puisque c’est vraisemblablement lui qui va le programmer. Nous devons évaluer ensemble le temps nécessaire pour adapter le code et les graphismes, voire les recréer pour convenir à la résolution supérieure du Mac. Je connais peu de graphistes, j’interroge donc mes amis de l’IUT. Je finis ainsi par rencontrer Stéphane Renaudin, étudiant et infographiste amateur. Je suis immédiatement convaincu par les dessins qu’il me montre sur son Amiga : beaucoup d’idée, une maîtrise technique indéniable. Excité à l’idée de créer un véritable jeu, Stéphane est d’accord pour collaborer avec nous.
Reste la question du devis, devant laquelle je suis plutôt désemparé. Je me tourne vers Pierre Delaveyne. Il m’initie aux subtilités des notions de prix de revient et de marge, et me donne mon premier cours de comptabilité : « Ce qui est important à identifier, ce sont les coûts directs que vous allez avoir : le coût de chacun, pour réaliser le travail, et les charges, les coûts de structure, comme le centre d’appel, vos déplacements... Nous allons bâtir cela ensemble. » De longues discussions téléphoniques avec Philippe s’ensuivent, ainsi que des réunions avec Stéphane, pour analyser et préparer le plan de travail. Nous tâtonnons beaucoup : le Macintosh n’est pas une machine que nous connaissons vraiment bien, mais nous sommes des enfants d’Apple et nous sommes résolus. Notre premier poste de dépense est alors certainement le téléphone : notre stratégie se façonne dans cette cabine téléphonique que je monopolise entre deux cours, à coup de télécartes.

Une semaine avant la remise de notre devis à Ubisoft, je fais le point chez Pierre Delaveyne. Je dispose du capital de constitution et nous passons en revue les projets de statuts d’Atreid Concept SA. Objet social : la réalisation, l’édition, la commercialisation, l’importation et l’exportation de logiciels de toute catégorie, d’images, de son, de musique, de tous documents écrits et de tous périphériques et extensions électroniques liés aux ordinateurs et aux divers matériels informatiques supportant ces logiciels... – ces formulations juridiques ont une capacité étonnante à pouvoir être rigoureuses sans être précises. « Plus c’est vague, mieux ça vaut, me dit Pierre Delaveyne. Ça vous permettra d’avoir des activités variées et de ne pas limiter les développements de l’entreprise. »
Lorsque nous achevons notre lecture, je lui confie : « C’est quand même curieux de donner des statuts à un rêve. » Le banquier qui est en lui répond, avec un sourire encourageant : « Vous verrez, quand vous aurez un compte avec un chéquier et une carte de crédit, là ce ne sera plus du rêve ! » En ressortant, je me fais la réflexion que mon mentor est bien différent de Gandalf, mais que lui aussi, intègre, sincère, me guide et m’aide à grandir.

Samedi matin, boulevard de la Plage, à Arcachon. J’entre dans une banque avec une copie des statuts dans une chemise cartonnée et les chèques dans une enveloppe scellée, 62 500 francs en tout. Monde feutré, lumières tamisées. Le préposé bedonnant et légèrement dégarni me dévisage par-dessus ses lunettes : je suis en jeans, chemise et pull, ma tenue habituelle ; du haut de mes dix-neuf ans, je ressemble à n’importe quel étudiant. Son oeil reste neutre lorsque je lui explique que je souhaite ouvrir un compte pour créer mon entreprise. « Un conseiller va vous recevoir. » Cinq minutes plus tard, un homme sec au collier de barbe soigneusement taillé me reçoit dans un bureau exigu. Je lui présente Atreid Concept avec fougue, mais, quand je lui tends mes chèques, il me toise d’un air vaguement ennuyé, sans faire mine de les prendre.

«Vous savez, nous n’allons certainement pas donner suite à votre demande. » J’ouvre la bouche sans savoir quoi dire, je suis sous le choc.
« Mais je vous apporte de l’argent pour ouvrir un compte !
– Écoutez, non, je regrette. Merci de votre visite. »
La formule est polie, le ton sans appel. Je reste groggy quelques secondes. Qu’est-ce que j’ai bien pu dire ? Pourquoi ne veulent-ils pas de cet argent ? Je ressors abattu, accueilli par l’air marin qui me fouette le visage.

Un peu plus loin sur le boulevard, j’avise une autre banque, nationale elle aussi. Je tourne le dos à l’enseigne bleue pour aller tenter ma chance à la verte. Nouveau sas, nouvelles lumières tamisées. À l’accueil, une dame entre deux âges. Je recommence, formule de politesse, «Jesouhaite ouvrir un compte en banque pour l’entreprise que je suis en train de créer...
– Oui ?
– C’est une entreprise de création de jeux vidéo.
– Désolée, jeune homme, nous n’allons pas être intéressés. »
Nouveau choc. « Comment... mais... J’ai du capital, je ne comprends pas ! » J’aimerais argumenter, qu’on m’explique, mais rien à faire, la dame est aussi polie que fermée. Elle m’indique la sortie, ou peut-être est-ce moi qui ai envie de m’enfuir. Je sors assommé.

Place Thiers, je longe la jetée. J’ai besoin de réfléchir et la vue de la mer m’apaise. En ce mois de novembre, le vent froid souffle par rafales, la plupart des corps-morts sont vides, les bateaux hibernent. Je m’arrête pour contempler une grande pinasse ballottée par les vagues. Je me souviens avoir appris à nager sur une pinasse de ce genre, un été, quand j’avais cinq ou six ans. Avec d’autres enfants du club de plage, on nous avait inculqué la brasse. Un jour, on nous avait tous emmenés sur une pinasse en plein bassin, et le vieux maître nageur nous avait alors jetés dans l’eau, les uns après les autres, avec une toute petite bouée pour nous empêcher de couler, mais tout juste. Je me souviens encore de ma peur de me noyer et de sa voix : « Si tu ne sais plus comment nager, fais la planche ! » J’avais paniqué, fait la planche et petit à petit, tout était revenu, j’avais pu nager. Faire la planche... Comme cette pinasse au vernis rongé par le sel marin, qui tient bon dans les embruns. Ça fait combien d’années qu’elle est là, malmenée par les vagues ? Je décide de me donner jusqu’à la fin de la matinée pour ouvrir un compte en banque. Avant midi.

Je repars donc à l’attaque. La planche. Après le bleu et le vert, une enseigne rouge et noire. À l’accueil, je change de tactique :
« Quels services proposez-vous aux créateurs d’entreprises ?
– Un conseiller va vous recevoir, monsieur, pour vous expliquer tout ça. »
Les premières dix minutes se passent plutôt bien, le banquier m’expose les différents systèmes. Puis je lui explique mon intention de créer une entreprise de jeux vidéo. Malheur, que n’ai-je pas dit ! Il se referme comme une huître. Nous poursuivons notre discussion un quart d’heure, mais il n’y a plus rien à en tirer. Je ressors dépité. D’un autre côté, je me dis que je suis allé plus loin que dans la banque précédente, ce qui me fait sourire : ma quête ressemble finalement à un jeu vidéo, je m’acharne et recommence pour atteindre le niveau suivant.

Bleu marine, vert, rouge et noir, j’attaque le bleu ciel, de l’autre côté de la rue. Même refus. Vert, orange et bleu ; les couleurs des enseignes se succèdent, mais les banques sont toujours aussi grises. À chaque tentative, je rôde mon discours, je l’affûte. Je fais toutes les banques d’Arcachon, à pied, l’une après l’autre. La piste bancaire, parcours du combattant en forme de circuit touristique : il faudra peut-être la rajouter à la visite des beaux quartiers de la ville d’hiver ou à la découverte du monde ostréicole, des bons restaurants et des marchands de glaces... Après les avoir toutes tentées, je reviens vers la mer. Boulevard de la Plage, il y a l’agence du Crédit Lyonnais. Je ne sais pas pourquoi j’ai gardé cette banque pour la fin, ou plutôt si, je le sais très bien : c’est la banque de mon grand-père et de mon arrière-grand-père. J’aurais préféré ne rien devoir à notre nom.
Un dernier sas, moquette soignée. Un conseiller un peu joufflu, la cinquantaine, me fait asseoir. Même tactique. Lorsque je dois répondre, je ne mentionne plus les jeux vidéo, je me contente de parler d’informatique. J’insiste sur le soutien d’Apple et, comme je vois qu’il hésite encore, je joue ma dernière carte : « Je ne sais pas si vous connaissez Pierre Delaveyne ? C’est un ancien du Crédit Lyonnais. Il est à mes côtés, c’est le directeur général de l’entreprise. »
Le conseiller ouvre un tiroir et me tend un formulaire à remplir, pendant qu’il va faire encaisser les chèques. Je lève les yeux : la pendule indique midi moins cinq.

Je retourne voir Pierre Delaveyne dimanche en fin d’après-midi. Je lui raconte ma difficile et déroutante expérience avec les banques.
« J’aurais dû vous prévenir, me dit-il, j’aurais dû vous y préparer.
– Mais pourquoi ? J’avais l’argent pour ouvrir un compte, pourquoi est-ce qu’elles n’en voulaient pas ?
– Vous savez, quand on est banquier, on gère ses risques. Et ouvrir un compte à un jeune de dix-neuf ans, pour une entreprise de création de jeux vidéo, c’est-à-dire un secteur qu’on ne connaît pas ici, à Arcachon, ce n’est pas tant prendre son argent, c’est investir du temps et préparer les moments où il faudra prêter, accompagner, gérer. C’est un risque. Et les banquiers n’aiment pas tellement les risques.
– Décidément, je rentre bien mal dans les cases... Figurez-vous que j’ai fini au Crédit Lyonnais. Ça m’a coûté, c’est la banque de mon grand-père. Je n’ai pas parlé de jeux vidéo, j’ai beaucoup parlé d’Apple, de vous aussi : je vous ai présenté comme le directeur général de la société.
– Le directeur général ?
– Oui, vous m’en voulez ?
Il se met à rire.
–Vous auriez pu me demander avant, Nicolas ! Mais non, je ne vous en veux pas, vous avez bien fait. Je suis heureux d’être le directeur général d’Atreid Concept ! Vous savez, quand j’ai dit à Robert Brun que je m’installais à Bordeaux et que je voulais aider des chefs d’entreprises dans leurs projets, je n’imaginais pas tomber sur un jeune homme de dix-neuf ans qui me parlerait jeux vidéo ! »
En souriant, je lui remets le bordereau d’ouverture de compte. Il le regarde un moment, pensif, puis se lève, me priant de l’attendre. Il revient quelques minutes après, une bouteille de champagne à la main. « Fêtons cela ! »

Vous trouverez un autre extrait de Citizen Game ici.




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